L'ach`arisme

(4ème partie)



Le Mâtourîdisme :

La secte Mâtourîdite est considérée comme la sœur de sang de la secte Ach`arite tant ces deux dernières se ressemblent et s’entendent à tel point qu’elle donne l’impression d’être une seule et même secte. Il est ainsi difficile de les différencier. D’ailleurs, les adeptes de ses tendances assument d’une seule voix qu’Aboû el-Hassan el-Ach`arî et Aboû Mansoûr el-Mâtourîdî sont les deux Imams d’Ahl Sounna. La raison principale de cette entente est liée à leur concordance au niveau des idées en sachant qu’ils divergent sur un nombre restreint de questions ; concordance d’autant plus tangible avec les néo-Ach`arites.

Néanmoins, pour comprendre ce phénomène, il faut prendre en considération d’autres raisons non moins importantes. La plus importante d’entre elles revient probablement au fait qu’elles prirent naissance à la même époque et de surcroît dans des zones géographiques distinctes, ce qui d’emblée fut une barrière contre toute rivalité. Le Mâtourîdisme s’est propagé pour sa part, dans un milieu Hanafî dont les adeptes vivaient à l’Est et au Nord du monde musulman. Il est rare de trouver un Hanafî adepte de la `Aqîda Ach`arite, comme ce fut le cas d’Aboû Ja`far Samnânî.

Quant à l’Ach`arisme, il a pris pied dans un univers Châfi`ites et Mâlikites qui se trouvent actuellement au Moyen-Orient, au Maghreb, dans le Sud et le Sud-Est du monde musulman. La majeure partie des Châfi’ites et des Mâlikites sont Ach`arites, bien que pour nuancer, il faille distinguer entre le commun des gens et les classes les plus cultivées. Aboû Mansoûr Mouhammed ibn Mouhammed ibn Mahmoûd ibn Mouhammed el-Mâtourîdî (m. 333 h.) est le fondateur du Mâtourîdisme [1]. Ce dernier fut compté parmi les légistes Hanafî, il était à l’aise dans le domaine de la polémique et du discours, mais il était moins versé dans celui de la Tradition et des annales. Il a suivi la méthode du Kalâm pour établir les questions du dogme à la manière dans une large mesure des néo-Ach`arites. Il est possible de le classer parmi les adeptes du Kalâm qui reconnaissent les Attributs divins (Sifâtiya), tout comme ibn Koullâb et Aboû el-Hassan el-Ach`arî. El-Mâtourîdî a repris les idées d’ibn Koullâb dans de nombreuses questions liées aux Sifât (Attributs). [2]

Il est notoire que les Hanafîs et les gens de l’Est en général furent parmi les premiers à subir l’influence du Kalâm. Il faut savoir que Jahm ibn Safwân venait de ces régions. L’Imam Ahmed fait remarquer à son sujet que : « Des hommes parmi les adeptes d’Aboû Hanifa et de `Amr ibn `Oubayd à Bassora l’on suivi… » [3]. Par ailleurs, Bichr ibn Ghiyâth el-Mirrîsî (m. 228 h.) et le Qâdî Ahmed ibn Abî Douwâd (m. 240 h.) et bien d’autres étaient Hanafîs. Il n’est donc pas étonnant qu’el-Mâtourîdî de l’école Hanafî soit un fervent défenseur du Kalâm et l’un des acteurs ayant posé ses fondements au point d’en devenir l’une de ses plus grandes références, et le fondateur d’une école qui lui dédia son nom par la suite.

El-Mâtourîdî ne s’éloigne pas de la pensée qu’Aboû el-Hassan el-Ach`arî a connu dans la deuxième phase de son cheminement. Il était un opposant acerbe aux Mou`tazilites ; leurs deux écoles respectives sont les héritières proclamées de l’école Koullâbite considérée comme une troisième voie à mi chemin entre celle des traditionalistes et celle des Jahmites. La bataille était rude entre d’un côté les défenseurs des Textes et de l’autre côté les rationalistes. Ibn Koullâb s’est donné la vocation de conjuguer entre les références religieuses et le Kalâm comme nous l’avons déjà souligné. Durant ses beaux jours, la pensée Koullâbite avait des adeptes en Iraq, à Ray, dans le Khourassân, derrière le grand fleuve (en Asie Central) où les sectes abondaient. Contrairement à l’Ach`arisme, le Mâtourîdisme n’a pas connu d’évolution et a relativement gardé tout au long des siècles les mêmes idées.

Confessions :

Certaines grandes références Ach`arites ont fait l’aveu à la fin de leur vie, que les sciences du Kalâm [5] étaient plus maléfiques qu’autre chose et qu’elles les avaient fait tourner en rond tout au long de leur parcours, pour les faire sombrer au bout du compte dans le doute et le désarroi. Il leur aurait été si simple cependant de suivre la lumière de la Révélation, qui ne s’oppose nullement à la raison, lorsque celle-ci est saine. En sachant, qu’il vaut mieux tirer leçon des autres que de devenir une leçon pour les autres, voyons quelle expérience nous offre, toutes ces têtes pensantes en commençant par leur chef de file :

  • Aboû el-Hassan el-Ach`arî (m. 324 h.) déclare en introduction à son dernier livre qui prend ainsi la forme d’un testament : « L’opinion à laquelle nous adhérons et la religion à laquelle nous croyons, est celle qui consiste à s’accrocher au Livre de Notre Seigneur Tout-puissant, à la Tradition de notre Prophète , et les annales rapportées des Compagnons, de leurs Successeurs (Tâbi`în), et des grandes références traditionalistes. Nous nous retranchons derrière ces enseignements. L’opinion d’Aboû `Abd-Allah Ahmed ibn Hanbal – qu’Allah illumine son visage, l’élève en degré, et le comble de la meilleure récompense – est la notre, et celle de ses adversaires est contre la nôtre. Il est le noble Imam, le chef parfait, par lequel Allah dévoila la vérité, dissipa les ténèbres, montra la voie, et brisa l’innovation des hérétiques, l’égarement des égarés, et le doute des sceptiques. Qu’Allah comble de Sa Miséricorde cet Imam devancier, illustre, encensé, et magnifié, et tous les Imams des musulmans… » [6]

  • Aboû el-Ma`âli el-Jouhaynî (m. 478 h.), l’un des plus grands experts du Kalâm, s’est exclamé un jour devant ses disciples : « Mes amis ! Ne vous intéressez pas au Kalâm, si j’avais su un jour qu’il allait me faire devenir ce que je suis devenu aujourd’hui, je n’y aurais jamais touché. » [7]. Il a dit également : « Si je pouvais revenir en arrière, je te toucherais jamais au Kalâm. » [8]. Avant de mourir, il recommanda à ses enfants réunis autour de lui : « Est-ce que vous connaissez quelqu’un de plus éclairé que moi dans les sciences du Kalâm ?
    - Non ! Répondirent-ils.
    - Pouvez-vous donc douter de mes paroles ?
    - Non !
    - Je veux vous faire une recommandation, l’acceptez-vous ?
    - Oui !
    - Accrochez-vous aux enseignements des traditionalistes car j’ai vu que la vérité était de leur côté. »
    [9]

    Juste avant de rendre l’âme, il fit l’aveu : « J’ai lu cinquante milles fois cinquante milles ouvrages. J’y ai laissé les adeptes de l’Islam et leur religion ainsi que leur savoir littéraliste (ou exotérique). Je me suis embarqué dans un océan immense et je me suis rempli du savoir interdit par les musulmans. Mon but, c’était la recherche de la vérité alors que j’avais peur tout au long de mon parcours de suivre les autres aveuglément. Aujourd’hui, je reviens à la vérité. Accrochez-vous donc à la religion des grands-mères ! Au moment de quitter ce monde, voici mes dernières paroles : il n’y a de dieu en dehors d’Allah ! Malheur à el-Jouwaynî ! » [10]

  • Aboû Hâmid el-Ghazâlî (m. 505 h.) serait mort avec Sahîh el-Boukhârî sur les bras [11]. Il fut pourtant au cours de sa vie, passionné par le Kalâm et la philosophie, il est même considéré comme le premier à avoir introduit la logique grecque dans la matière d’Ousdoûl el-Fiqh. Mais cette passion démesurée l’a fait sombrer dans le désarroi et le scepticisme, c’est pourquoi à la fin de sa vie, il se pencha sur l’étude du Hadîth à travers le recueil d’el-Boukhârî et de Mouslim. Il est passé auparavant par plusieurs phases dont notamment le soufisme ; il a même écrit deux réfutations contre le Kalâm et la philosophie qui porte pour titre : Tahâfout el-Falâssifa et Iljâm el-`Awâm. [12]

  • Aboû el-Fath, Mouhammed ibn `Abd-el-Karîm Chihristânî (m. 548 ou 549 h.) est l’auteur de ces paroles : « Accrochez-vous à la religion des grands-mères car c’est le meilleur cadeau que vous puissiez avoir. » Il reconnut même dans deux vers devenus célèbres, qu’en fin de parcours, la philosophie et le Kalâm conduisaient au scepticisme. [13]

  • Fakhr-Dîn Râzî (m. 606 h.) dénonca le Kalâm de sa plume à la fin de sa vie, en disant notamment : « j’ai contemplé les différentes méthodes du Kalâm et celles de la philosophie mais je n’ai pas vu qu’elle guérissait les cœurs malades ni qu’elle étanchait la soif. Je me suis alors rendu compte que le chemin le plus proche était celui du Coran… Or, celui qui prendra le chemin par lequel je suis passé, pourra ressentir ce que je ressens aujourd’hui. » [14] Il a déclaré également : « Celui qui s’en tient à la voie des grands-mères, sera le grand gagnant. » [15]

  • Mouhammed el-Khoûnjî (m. 646 h.), était l’un des Imams du Mountiq (la logique grecque) à son époque. Pourtant, avant de mourir, il a eu les paroles suivantes : « Je meurs alors que je ne sais rien si ce n’est que le « possible » dépend de l’ « impossible »… si l’on sait que la dépendance est une qualité négative, hé bien je meurs alors que je ne sais rien. » [16]

  • `Abd-el-Hamîd ibn `Issâ el-Khasroû Châhî (m. 652 h.) fut l’un des plus fervents disciples de Fakhr-Dîn Râzî, mais il sombra dans le doute et le désarroi comme peut en témoigner ses paroles de détresse qui s’adressent à un autre savant notable : « Quelle est ta croyance ?
    - Celle des musulmans !
    - Tu es à l’aise en me disant cela ? Tu en es convaincu ?
    - Bien sûr !
    - Hé bien ! Remercie Allah pour ce bienfait immense car moi par Allah ! Je ne sais pas quelle est ma croyance ! Je ne sais pas quelle est ma croyance ! Je ne sais pas quelle est ma croyance ! »
    Il s’est ensuite mis à pleurer à tel point que sa barbe en fut mouillée. [17]

    Conclusion :

    Force est de constater que la tendance traditionaliste, connue notamment sur le nom de Hanbalisme, ou plus récemment wahhabisme, ou salafisme est très mal perçue par les diverses tendances musulmanes dont les Ach`arites font parties, avant de l’être par les orientalistes et les chrétiens en général. Si les grandes références de l’Ach`arisme, qui est pourtant la secte ayant le plus de proximité avec Ahl Sounna, s’en font une représentation erronée, il faut alors s’imaginer la situation chez les autres sectes. Chaykh el-Islâm ibn Taymiya fait ce constat malheureux à travers les lignes suivantes : « Bon nombre d’hérésiographes parmi les dernières générations recensent les diverses opinions qu’ils connaissent sur une question qui constitue pourtant l’un des fondements les plus illustres de la religion comme celui de la Parole d’Allah. Cependant, ils ne connaissent pas celle des anciens et des grandes références de la communauté qui renferment les bonnes tendances sur chaque point de la religion. Ainsi, ils n’en connaissent ni l’opinion ni les éventuels auteurs de ces opinions à l’instar d’el-Chihristânî, l’auteur d’el-Milal wa Nihal, dans lequel il recense les différentes pensées à travers les grandes civilisations mais il ne dit pas un mot sur la tendance traditionaliste qu’il ne connaît même pas. Concernant la Parole d’Allah, de grands auteurs tels qu’el Qâdî Aboû Bakr, Aboû el-Ma`âlî, el-Qâdî Aboû Ya`lâ, ibn Zâghoûnî, Aboû el-Hussayn el-Basrî, et Mouhammed ibn el-Hayssam omettent de citer la tendance certifiée chez les anciens et les grandes références à l’image d’Ahmed, lorsque ces derniers recensent toutes les tendances sur la question et que leur choix tombent sur l’une d’entre elle. » [18]

    Il a souligné ailleurs : « Quant aux enseignements du Messager, des Compagnons, de leurs Successeurs, et des grandes références des musulmans, ils n’en ont aucune connaissance. Ils ne font que citer un certain nombre d’opinions parmi lesquelles ils en choisissent une. Ils réfutent ensuite les autres tendances qui sont en fait toutes aussi fausses les autres que les autres, ce qui laisse l’observateur perplexe. La chose qui pourrait éventuellement le contenter, c’est de savoir qu’en se réfutant les unes les autres, toutes ses opinions s’écroulent d’elles-mêmes, comme il est possible de le constater dans la plupart des ouvrages philosophiques ou du Kalâm, que ce soit chez les premiers ou chez les nouveaux penseurs, à l’image de Râzî et d’el-Âmoûdî. » [19]. Cela concerne autant les adeptes du Kalâm, du Ray (l’opinion), que les soufis et les ascètes [20]. Des têtes pensantes comme Aboû el-Ma`âlî, Aboû Hâmid el-Ghazâlî, ibn el-Khatîb, etc. n’avaient aucune connaissance dans les sciences du Hadîth, ils atteignaient à peine le niveau d’un débutant avant de pouvoir mesurer les grands spécialistes en la matière. Ils ne faisaient même pas la différence entre un Hadîth authentique et un Hadîth complètement inventé comme en témoigne la plupart de leurs ouvrages où l’on trouve des choses incroyables ! [21]

    Voir : introduction de la recension de Kitâb el `Arch (1/52-57) de l’Imâm Dhahabî (m. 746 h.) par le docteur Mouhammed ibn Khalîfa Tamîmî.

    Notes de bas de page :

    [1] Voir sa biographie dans : el-Mâoturîdiya (1/209) du docteur Shams -Dîn el-Afghân
    [2] Voir : Majmoû` el-Fatâwâ (7/433), Kitâb el-Îmân (p. 414), Manhâj Sounna (2/362)
    [3] Rad `alâ el-Jahmiya (103-105)
    [4] Voir pour cette partie de l’article l’introduction de la recension de Kitâb el-`Arch (1/62-64) de l’Imâm Dhahabî (m. 746 h.) par le docteur Mohammed ibn Khalîfa Tamîmî
    [5] Le Kalâm consiste à chercher à percer les mystères qui sont liés au divin uniquement par la raison et au détriment de la Révélation. En cela, il a énormément d’affinité avec la théologie chrétienne car tous deux s’inspirent du raisonnent philosophique grec
    [6] El-Ibâna fî Ousoûl Diyâna. Chayk Hammâd el-Ansârî est l’auteur d’une recherche où il démontre que non seulement Aboû el-Hassan est bel et bien l’auteur d’el-Ibâna mais qu’il fut l’un des derniers si ce n’est le dernier de ses ouvrages. [Voir : Rassâ’il el-`Aqîda de Hammâd el Ansârî (p.61-108)]
    [7] Voir : el-Munazhzham (9/19), Talbîs Iblîs (p. 98)
    [8] Siar A`lâm Noubala (18/473)
    [9] Talbîs Iblîs (p. 98)
    [10] El-Munazhzham (9/19), Talbîs Iblîs (p. 98)
    [11] Voir : l’introduction de : Qâ`ida fî Rad `alâ el-Ghazâlî fî Tawakkoul d’ibn Taymiya (p. 101), recension du Docteur `Alî Chibl
    [12] Voir sa biographie dans Siar A`lâm Noubala (20/286)
    [13] Voir : Nihâya el-Aqdâm (p. 3-4)
    [14] Voir : Siar A`lâm Noubala (21/501)
    [15] El-Bidâya wa Nihâya (13/55)
    [16] Voir : Rad `alâ el-Mountiqiyûn de Chaykh el-Islâm ibn Taymiya (p. 114)
    [17] Rad `alâ el-Mountiqiyûn (p. 327)
    [18] Dar Ta`âroud (2/307)
    [19] Idem. (9/67-68)
    [20] El-Fourqân bayna el-Haqq wa el-Bâtil dans Majmoû` el-Fatâwâ (13/25)
    [21] Majmoû` el-Fatâwâ (13/25). El-Ghazâlî lui-même disait qu’il avait un bagage léger dans les sciences du Hadîth. voir : Majmoû` el-Fatâwâ (35/176)


    Pour Islamhouse,
    par Karim ZENTICI


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